En République démocratique du Congo, les pasteurs, prophètes et voyants ont le vent en poupe. En plus d’annoncer l’Évangile comme le prescrit la Bible, ces nouvelles figures publiques investissent tous les espaces. Ils parlent des langues inconnues du grand public, prophétisent sur l’avenir des individus, provoquent des tensions au sein des foyers et instaurent un climat de peur, d’anxiété, voire de dépression chez certains fidèles qui croient à tort ou à raison à leurs paroles. Il leur arrive aussi de réclamer de l’argent en échange de prières, de bénédictions ou de soi-disant révélations, une pratique qui s’apparente de plus en plus à un entrepreneuriat religieux à peine voilé.

On les retrouve partout, dans toutes les villes du pays. Leurs messages sont souvent alarmants : « Tu vas bientôt mourir », « On cherche à t’empoisonner », « Tu vas voyager, avoir un bon job, un bon mari », « Cet enfant est un sorcier », ou encore « Ton voisin, ton collègue est contre toi… il pourrait t’empoisonner ». Ils concluent fréquemment par : « Donne-moi un peu d’argent pour que je prie pour toi et éloigne ces esprits maléfiques. » En substance, c’est le contenu récurrent des discours de ces néo-figures influentes dans la sphère sociale congolaise. Mais derrière ces prophéties et ces mises en garde, il y a lieu de se questionner sur ces nouveaux phénomènes qui prends de plus en plus d’ampleur. Décryptage !

Dans ce pays au cœur du continent, le christianisme a atteint l’obésité. Cette métaphore s’explique par le fait que « la ferveur religieuse est si intense qu’elle donne parfois l’impression que Jésus est congolais », comme le répète souvent le Professeur ordinaire Vicky Elongo de l’Université de Kinshasa (UNIKIN) que j’ai eu la chance de côtoyer à un certain moment de ma vie académique à l’Université Catholique du Congo (UCC-Kinshasa). C’est d’ailleurs lui qui, en 2002, a forgé le terme « surchristianisation » pour désigner l’omniprésence du christianisme dans l’espace public congolais.

Christianisme obèse

En effet, ce christianisme que nous appelons « obèse » se traduit par une adhésion massive de la population, toutes confessions confondues. Le nombre de croyants ne cesse de croître, les édifices religieux poussent comme des champignons, et les pratiques spirituelles envahissent tous les espaces de la vie quotidienne : des sermons improvisés aux carrefours, dans les transports en commun, les amphithéâtres universitaires, les marchés, les établissements pénitentiaires, jusqu’aux bureaux de l’administration publique. Lors de mes observations dans ma commune de Barumbu à Kinshasa, entre le croisement Itaga Rail et Beau Marché, en passant par Kabambare, j’ai compté pas moins de 15 églises sur ce court tronçon. Cette situation a suscité en moi une profonde réflexion.

De l’argent pour obtenir la délivrance

Pendant deux dimanches consécutifs, j’ai pris le temps de visiter les églises le long de ces tronçons, et la réalité était sans ambiguïté : des prophéties ici et là, des demandes d’offrandes et de frais de loyer pour les pasteurs, et bien d’autres pratiques. La prédication doit-elle être liée aux prophéties ? Est-il vraiment nécessaire de solliciter constamment de l’argent ? À Kinshasa, dans les transports en commun, la situation est similaire : des jeunes pasteurs, âgés de 27 à 35 ans, prêchent dans les bus. À la fin de leur sermon, certains prophétisent et demandent de l’argent pour « encourager » leur travail de nourrir « les âmes ». Ils poursuivent ainsi toute la journée, changeant de tronçon et de bus.

Les mêmes rituels partout

Dans d’autres villes comme Bukavu ou Goma, à l’Est du pays, la situation est similaire. Il y a même des pères de famille qui abandonnent tout travail susceptible de subvenir aux besoins de leurs familles pour se lancer dans ce nouveau modèle d’entrepreneuriat en vogue. Que ce soit dans les marchés ou à bord des bateaux, on les trouve, prêts à baptiser ceux qui croient à la bonne nouvelle, mais avec les mêmes rituels : prophéties suivies de demandes d’argent à la fin. La Bible ne nous enseigne-t-elle pas que seul Dieu connaît l’avenir et que les voies de l’Éternel sont parfois insondables ? (Matthieu 6 :34, 1 Jean 3:20…). Et même lorsqu’il est question de prophétie, n’est-il pas vrai que tout devrait être clair et sans ambiguïté afin de mieux préparer le peuple ? Autant de réflexions qui méritent d’être posées.

Un souvenir douloureux

Je n’oublierai jamais ma visite en 2020 dans ma ville natale, où j’ai rencontré un centre d’accueil pour les enfants victimes d’accusations de sorcellerie. Là, j’ai vu une petite fille de 7 ans, toute maigre et essoufflée, dont la main était brûlée par sa marâtre après qu’un pasteur l’ait accusée de sorcellerie, la chassant ainsi dans la rue. Ce cas n’est pas isolé, car de nombreux enfants se retrouvent dans la rue à cause de telles accusations. Des familles sont aujourd’hui dévastées à cause de prophéties qui se sont révélées fausses.

Par le passé, des prophètes m’ont même partagé des révélations sur ma vie, mais aucune d’entre elles ne s’est concrétisée à la période indiquée, même celles qui semblaient positives ou négatives. Un peu plus loin, certaines rumeurs disent même que certains dirigeants du pays ont pris des mauvaises décisions concernant la destinée du pays en raison de ces prophètes qui gravitent autour d’eux. Voyez-vous jusqu’où ces histoires peuvent aller ?

Questionnement !

Mon billet se termine par une série de questions que chacun devrait se poser : Quelles sont les véritables motivations de ces leaders religieux dans un contexte où la foi et le message original de l’Évangile semblent parfois être remplacés par la peur et l’argent ? Ces prophéties sont-elles le fruit d’une véritable vocation spirituelle ou d’une stratégie bien pensée pour exercer un contrôle psychologique et économique sur des populations souvent vulnérables ? Quel est l’impact psychologique, social et économique sur les fidèles ? Dans quelle mesure ces pratiques nourrissent-elles la peur, la méfiance, voire la division au sein de nos communautés et nos familles?

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Auteur·e

lumiere