Au crépuscule de ma vingtaine, je me projette vers la trentaine et, avec elle, la perspective d’une vie conjugale où je serai amené à assumer des responsabilités de parent et de chef de famille. Dans un pays en proie à des conflits incessants, notamment à l’Est d’où je suis originaire, de nombreuses interrogations me hantent : dans quel environnement nos enfants grandiront-ils ? Comment les protéger de la stigmatisation ethnique, des violences, de la corruption, du tribalisme, de la malnutrition, de l’analphabétisme, de l’exploitation, de la perte de repères sociaux et de l’accès limité à une éducation de qualité. Tant de questions qui me hantent…
Dans un contexte de fragilité extrême, la situation se détériore rapidement au pays. Tandis que les combattants du M23-AFC poursuivent leur avancée dans l’Est du pays (Nord-Kivu, Sud-Kivu…), le gouvernement central demeure inerte, incapable de mettre en place une riposte militaire efficace ou d’engager des démarches sérieuses en faveur d’une résolution pacifique du conflit. Cette passivité gouvernementale contraste fortement avec la situation à l’Ouest du pays, où une partie de la population semble détachée, affichant une solidarité de façade avec les habitants de l’Est. Pour autant, cette solidarité reste souvent superficielle et ne masque pas un climat de division, alimenté consciemment ou non. En effet, beaucoup adoptent même une posture d’indifférence, estimant que la situation ne les concerne pas tant qu’elle n’affecte ni Kinshasa ni les grandes villes de l’Ouest du pays.
Une crise d’unité
Cependant, l’indifférence mis en évidence ci-haut cache des réalités plus complexes. D’ailleurs, de nombreux habitants de l’Est sont déjà accusés, parfois à tort, de collusion avec les groupes rebelles. Cette stigmatisation fait écho à une autre réalité : celle des membres de la communauté Luba, à laquelle appartient le président en exercice, qui subissent des reproches et des stigmatisations de la part d’autres groupes ethniques. Ces accusations, justifiées ou non, alimentent les tensions internes et exacerbent le climat de division. Parallèlement, dans l’ancienne province du Katanga, certains semblent prêts à accueillir les rebelles du M23-AFC à bras ouverts, marquant ainsi une fracture supplémentaire dans l’unité du pays.
Un contexte alarmant en République démocratique du Congo
En effet, sous un autre angle, la situation de notre pays apparaît sous des couleurs bien sombres : entre un système éducatif défaillant, des conflits armés interminables, une élite corrompue et dépourvue de conscience, un taux de chômage alarmant, une pauvreté qui ne cesse de croître, un christianisme obèse et un modèle de gouvernance tribal, marqué par la corruption et n’étant qu’un vide soigneusement maquillé, la réalité est accablante. « Le mal est profond, et aucun mot ne saurait mieux décrire la situation actuelle en République démocratique du Congo. »
Ainsi, notre pays peut, certes maladroitement, être comparé à un éléphant à terre, essoufflé, agonisant, criblé de flèches lancées par des braconniers avides, prêts à le dépouiller de sa chair et de son ivoire. À ce moment où l’avenir du pays semble plus qu’incertain, je ne peux m’empêcher de me poser la question : à quoi ressemblera la RDC de demain, celle où nos enfants grandiront-ils ? Sera-t-il un pays dénué de paix et d’unité, où une mosaïque de peuples n’arrive même pas à se reconnaître comme une seule et même nation ?
La peur de faire une projection
D’emblée, je me sens incapable de répondre à toutes les questions qui tourmentent mon esprit de futur parent. Ça vous étonne ? Il m’est même difficile de faire une projection du Congo de demain, tant la peur des maux qui nous attendent est alarmant si rien fait. Je vais, tout de même, reprendre ici quelques phrases du Professeur Dominique Mweze, un éminent savant qui m’a profondément inspiré et que j’ai eu la chance de côtoyer en tant qu’étudiant passionné par les technologies émergentes, et dont j’ai bénéficié de l’encadrement en Master 2. Lors de son accession à l’éméritat de l’Université Catholique du Congo (UCC) en 2022, lorsqu’on l’interrogeait sur le Congo de demain, il avait prononcé des paroles interpellatrices, des phrases mémorables qui résonnent encore en moi :
« J’ai peur pour l’avenir de notre Nation. Que léguons-nous à notre postérité pour toujours ? Un pays qui a gommé volontairement ses propres valeurs. Sur quoi construire le Congo de demain alors que nous avons intentionnellement sapé nos propres instances de régulation sociale telles que la famille, la religion, l’État, les corporations et surtout les consciences ? Ces instances ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes par notre faute ».
Malheureusement, je présume que rares sont ceux qui avaient pris sa sonnette d’alarme au sérieux.
Un système interconnecté
En réalité, ce blog est, d’une part, un aveu d’impuissance face à une situation qui échappe à mes efforts personnels et qui touche l’ensemble de la population. Mon côté travailleur et futuriste ne peut y changer grand-chose, car il s’agit d’un système interconnecté, semblable à une série de dominos qui tombent les uns après les autres. En d’autres termes, tout un peuple — élites comme citoyens ordinaires — doit se remettre en question et se poser les bonnes questions pour changer la donne et sauver ce pays moloch et épuisé, à l’image d’une femme de joie à bout de souffle après s’être livrée aux plus offrants durant une grande partie de sa vie.
Que l’intérêt national prévale sur nos intérêts individuels
Il incarne aussi une lueur d’espoir, en nous incitant à prendre conscience de la situation alarmante de notre pays, sur une pente dangereuse. Il nous appelle à agir pour l’aider à se relever et regagner sa place parmi les nations. Nous devons impérativement changer les habitudes qui freinent l’élan de ce pays, un pays que nous avons nous-mêmes humilié par nos actions. Il est crucial de faire preuve de patriotisme, de rejeter le tribalisme, d’agir avec intégrité, de valoriser le travail, et de rester exigeants envers nos autorités. Ces dernières, à leur tour, doivent faire preuve d’un sens du devoir et d’une responsabilité accrue. Il est donc essentiel que l’intérêt du pays prime sur nos intérêts personnels.
Le futur ne nous pardonnera pas
Mais si nous restons inactifs, rien ne changera. Nous n’aurons que nos langues maternelles pour nous lamenter, désigner un pays voisin comme bouc émissaire, comme à notre habitude, notre Rumba, notre bière, et nos innombrables églises pour dissimuler notre négligence face aux défis qui nous entourent. Finalement, face à l’impasse, nous serons condamnés à assister à notre propre déclin sans avoir pris les mesures nécessaires pour l’éviter. Or, les générations futures, plus avisées et intègres, ne nous pardonneront pas, comme je le répète souvent.